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LE FIGARO June 21, 2004 Moment de grâce Jacques Doucelin Ce fut un moment de grâce que les auditeurs de France Musiques ont savouré en direct du Théâtre des Champs-Elysées vendredi soir : une demi-heure d'émotion pure dispensée par des artistes unis dans la célébration du Concerto de Schumann. Il y a des années qu'on ne l'avait plus entendu avec une telle évidence, fourmillant d'une telle vie intérieure. Ce miracle est signé par des artisans aussi modestes que géniaux : le pianiste brésilien Nelson Freire, qui ressemblait à un Claudio Arrau joyeux, et Kurt Masur, qui cueille ainsi les fruits d'un travail d'une intelligence rare avec l'Orchestre national. Masur en a nettoyé les rouages avec la ténacité et le soin qui le caractérisent pour mieux exalter les qualités de chacun. Comme il s'identifia naguère au Gewandhaus de Leipzig, il a fait du National le prolongement de ses grands bras qui cisèlent les phrases avec des gestes de semeur. Le tapis qu'il déroule sous la voix de Freire est à la fois velouté et limpide : jamais la cohésion et la clarté des violons n'ont atteint un tel degré. Ce ne sont qu'échanges de musique de chambre avec le soliste qui peut, porté par l'orchestre, déployer l'arc de ce chef-d'oeuvre qu'il met à la portée de tous. Il faut l'entracte pour se remettre d'une telle émotion avant l'ultime Symphonie de Schubert : l'heure passe comme un souffle à travers les mains de Masur qui avec une simplicité paysanne déroule cette sublime ballade fondatrice du romantisme, annonçant Bruckner et Mahler. Le chef a placé l'harmonie au point stratégique et gagne la bataille sur le velours des altos, le mordant des violoncelles et des contrebasses qui assurent la continuité d'une architecture proprement inouïe en son temps. Une conclusion qui répond au début de la soirée avec la création du Lac de lune commandé par Radio France à Michèle Reverdy. Même si celle-ci abandonne les joies de l'expérimentation pour le bonheur impressionniste des jeux de couleurs et du miroitement des timbres qui envoûtent dans le premier mouvement. |


