LE FIGARO
June 19, 2004

Dans les bagages de l'Orchestre national de France
Nicolas d'Estienne d'Orves

Pour la Fête de la musique, le 21 juin, l'Orchestre national de France donnera un concert gratuit à la pyramide du Louvre. Il y a quelques semaines, nos reporters l'avaient accompagné dans une brillante tournée au Japon. Dépaysement garanti...

Aéroport Charles-de-Gaulle, terminal 2F. Au comptoir d'enregistrement, les hôtesses de Japan Airlines ouvrent des yeux circonspects. Devant elles, une file de cent cinquante personnes s'étire avec des grâces de boa.

« C'est qui ? » demande un bagagiste à mi-voix. Difficile à dire tant l'assemblée est bigarrée : une nymphe de 22 ans plaisante avec un homme à cheveux gris, un gaillard gominé bouscule une rousse aux contours voluptueux. Seul signe distinctif, la plupart portent un sac en bandoulière : carré comme un cor, ovale comme un violon, rectangulaire comme un trombone...

« C'est un orchestre ! susurre une hôtesse à sa collègue. Ils partent en tournée au Japon et ont réservé la moitié de l'avion... »

Un simple orchestre ? Non : l'Orchestre national de France, la première phalange française. Sous l'impulsion de son directeur musical, Kurt Masur, l'ONF est l'ambassadeur de notre excellence musicale autour du globe. Mais dans cette volière hilare, qui est qui ? qui fait quoi ?

Une vraie colonie de vacances

Une fois passé la douane, des groupes se forment ; par âges, affinités et pupitres. Les cuivres s'assoient en brochette sur une rangée de fauteuils ; trois violonistes arpentent les duty free, un peu déçus ; un contrebasson se plonge dans la lecture de la Princesse de Babylone, de Voltaire. Un orchestre, c'est un microcosme. Comme au village, il y a les anciens, les nouveaux venus, les solitaires, les expatriés (Coréens, Japonais, Roumains, Russes...).

« Mesdames et messieurs, nous allons procéder à l'embarquement du vol Japan Airlines 426 à destination d'Osaka. »

Parqués au fond du Boeing 747, les musiciens s'organisent. Joël Vaïsse, trombone marseillais, a apporté pastis et pâté. François Merville, corniste, sort foie gras et château-latour.

Les hôtesses, rompues aux sushis et aux tempuras, semblent perdues. Lost in musicians.

Après douze heures de vol, une bataille de polochons et pas mal de courbatures, l'avion se pose sur l'aéroport d'Osaka, grand poulpe de béton enroulé dans sa tentacule. Les visages sont hâves et les yeux cernés, mais il fait beau. Au Japon, c'est le printemps.

Dans les autobus qui les mènent à Kyoto, tous somnolent. Mais l'orchestre a droit à une journée de repos, avant d'attaquer sa série de concerts. Samedi, il s'agira d'être en forme pour enflammer Brahms. D'ici là, l'ancienne capitale impériale ouvre ses temples, ses jardins zen, ses restaurants, son infini mystère.

Roland Barthes parlait d'« Empire des signes », car ici, tout est code, gestuelle, rite. Sur un pont, une grosse femme lance à des milans des lambeaux de saumon séché ; dans un pachinko, des centaines de Japonais fixent, hagards, des billes qui glissent dans des jackpots ; au cimetière, un veuf arrose la tombe de sa femme ; sous les cerisiers du palais impérial, un vieillard peint l'impalpable. « Je crois qu'en japonais, il y a un verbe pour dire "contempler les cerisiers en fleur" », remarque un altiste. Une symphonie de roses, gris pâles, blancs laiteux, qui, au vent, devient typhon pastel. A Kyoto, le long du « chemin de la philosophie », à l'ombre des temples, devant la tombe de l'écrivain Tanizaki, tout rappelle le Japon des samouraïs, les images des films de Mizoguchi, Kurosawa. Mais ce n'est ni du cinéma ni de la littérature. Ici, tout devient tangible, comme cette odeur de forêt qui envahit la ville, sitôt la nuit tombée.

Le lendemain, les vacances sont terminées. Vient l'heure des répétitions. La salle de concert est, comme la plupart des grandes salles japonaises, un modèle d'équilibre, d'acoustique et d'élégance. De l'aveu même des musiciens, Paris est scandaleusement mal pourvu, et le terne Théâtre des Champs-Elysées n'arrive pas à la cheville de ses homologues nippons.

Jusqu'ici, la classe de neige était en cour de récréation. Mais le maître vient d'entrer dans la classe. Hiératique, droit comme un chêne, Kurt Masur arrive sur la scène où les musiciens ont commencé d'accorder leurs instruments. Tous baissent d'un ton. Le maestro est suivi d'une nuée d'assistants, vestales, secrétaires, séides... aux petits soins. « Friends, hello ! » L'orchestre salue, avec un mélange d'appréhension et de tendresse. Car ils l'adorent, leur chef. Cela se lit dans leurs yeux. Ils en parlent comme de ces oncles un peu sévères qui, seuls, ouvrent l'armoire aux confitures.

Surtout, celui qui fut le directeur musical du Gewandhaus de Leipzig et du New York Philharmonic est, à 76 ans, l'un des derniers monstres sacrés de la baguette. Ses répétitions se passent dans un sabir musico-linguistique donnant à peu près ceci :

« Meeerzi... Prénez z'il vous plaît 3 après 22... Rrrrraaattttattta... Understand ? Danke ! »

Et ça marche ! Car c'est là le mystère des grands chefs : le langage est accessoire, tout est question d'aura. Le concert du soir en est la preuve. Le public kyotoïte applaudit à tout rompre l'ONF, Kurt Masur et l'admirable pianiste Nicholas Angelich, qui semble lessivé par l'expérience et demande à chacun : « Non, mais vraiment, ça allait ? Vous êtes sûr ? »

Après une nuit de repos, place à la science-fiction : l'orchestre gagne la gare de Kyoto, qui semble tirée du film Blade Runner. Dans cette vertigineuse toile d'araignée s'engouffre le Shinkansen, ce fameux TGV japonais qui longe la côte de l'île de Honshu et unit les métropoles nippones.

Tokyo, un monde de science-fiction

Le dépaysement est tout aussi fort à Nagoya, devant les buildings, les publicités : ici, se dévoile un autre Japon. Comme à Kyoto, la salle de concert de cette grosse ville bourgeoise approche la perfection. Les Japonais y découvrent aujourd'hui un nouveau virtuose : le violoniste arménien Sergueï Khachatryan, figure montante de l'archet. A 19 ans, ce délicieux jeune homme ne se déplace pas sans sa mère, à la fois imprésario, professeur, mentor, chaperon et vigile. Ils partagent la même chambre et le même regard sombre. Durant le Concerto pour violon d'Aram Khatchatourian, cette haute femme, plus austère qu'une veuve sicilienne, fixe son fils, les mains jointes aux lèvres. Enfin, lorsqu'il pose son archet et que les Japonais exultent, un simple sourire ourle sa bouche. A côté d'elle, Sarah Nemtanu, premier violon de l'orchestre, hurle son enthousiasme. Cette jeune Bordelaise, née en 1981 de parents roumains, est un cas unique en son genre : l'une des plus jeunes premiers violons au monde. Voluptueuse comme un Rubens des Carpates, douce et affectueuse, Sarah est la mascotte de l'orchestre, qui a accepté d'être placé sous la houlette de sa benjamine - il faut l'avouer, désarmante de naturel lorsqu'elle se dit « dégoûtée de la life », avant d'embrasser Masur comme un bon grand-père.

Lors, succédant à Kyoto l'impériale et à Nagoya la bourgeoise, voici Tokyo : LA ville du futur. Ici, tout frappe, mais rien ne heurte. Comme partout au Japon, la structure englobe l'individu. Une courtoisie innée fait le reste. Contrairement à bien des idées reçues, Tokyo n'a rien d'un chaos. C'est un ailleurs absolu, aussi inimaginable pour un Occidental qu'un samouraï sur la place du Tertre. A côté, Paris semble un cimetière ; New York, une bourgade ; Londres, un hameau. Bienvenue dans l'avenir !

Logé à l'hôtel Ana, une tour de 34 étages, l'orchestre a ses habitudes. Mais tout va si vite ! A peine le temps de s'imprégner de la ville et de goûter au boeuf de Kobe qu'il faut jongler entre le Bunka Kaikan (version japonaise du Théâtre de l'Empire, Jacques Martin en moins) et le Suntory Hall (copie conforme de la Philharmonie de Berlin).

Nouveaux concerts, nouveaux triomphes. Les Japonais font une ovation à Kurt Masur, qui quitte la scène comme un danseur.

A l'issue de la représentation, un groupe de happy few est invité à dîner chez le « tourneur » japonais ayant organisé la venue de l'ONF dans son pays. Ce sera la soirée la plus nippone du séjour. A l'entrée, vingt paires de mules attendent les visiteurs. « Mince, j'ai un collant filé ! » couine Sarah Nemtanu.

Plus loin, une petite pièce à la propreté méticuleuse n'est occupée que par un Steinway et... une Lotus de 1968 ! En haut, attendent de vastes plateaux de sushis ainsi qu'une vue hollywoodienne sur Tokyo by night. Agrémentant l'ambiance, une chaîne BO diffuse de la musique zen (goutte d'eau sur évier de cuivre), tandis qu'un écran plasma propose les vidéos du maître de maison au volant de ses bolides. Tout cela est bien étrange, plutôt guindé, mais l'ambiance devient bon enfant tant Masur sourit, plaisante. Le chef est heureux : tous respirent à l'unisson.

Le lendemain est le jour du départ. A l'aurore, la route qui mène à l'aéroport de Narita enjambe un bras de mer, offrant un dernier regard sur le Japon. Plus loin, le Disneyland Resort de Tokyo surgit du bas-côté, et l'Occident grimace avec le masque de Mickey.

Fin du rêve.