LE FIGARO
18. November 2002

Le Golgotha et l'utopie
La critique de Jacques Doucelin

Les 8 et 9 symphonies avec lesquelles Kurt Masur et l'Orchestre national ont bouclé leur cycle Beethoven au Théâtre des Champs-Elysées, sont à l'opposé l'une de l'autre. Une décennie les sépare de 1812 à 1822: le vieux lion blessé par la vie achève son voyage terrestre comme l'ascension du Golgotha.

En fa majeur comme la 6, La Pastorale, la 8 Symphonie irradie joie sereine et force jubilatoire: c'est l'orchestre de Fidelio dont la version définitive sera terminée deux ans plus tard en 1814. Pas d'adagio qui assombrisse l'atmosphère, mais des mouvements allants: scherzo et menuet. La superbe cohésion des violons assure la transparence de l'air qui circule entre les pupitres. Masur doit penser au Gewandhaus de Leipzig qui possède aussi cette légèreté de touche.

Après l'entracte, on entre dans le nouveau siècle : par un colossal effort de trois mouvements et demi, Beethoven s'arrache au désespoir total en s'agrippant à l'utopie – soit dit en passant, celle de ses vingt ans et de la Révolution française – grâce à L'Hymne à la joie, poème de Schiller, ami intune du conseillé Goethe. Oh! il le prépare de loin – dès le tourbillon du deuxième mouvement où il brille comme une inaccessible étoile scintillant d'un pupitre à l'autre – ce thème de la rédemption laïque par l'espoir.

Auparavant, il en aura fallu des cris arrachés aux notes dévalant l'échelle chromatique en cascades descendantes, en chute libre comme le corps damné de Don Juan. Du reste, Mozart n'a-t-il pas symbolisé la chute de son héros par l'accord de ré mineur qui ouvre Don Giovanni et règne sur la 9 Symphonie de Beethoven? Celui-ci n'est, certes, ni Don Juan ni le marquis de Sade, mais l'incarnation de l'humanité souffrante: le cas individuel offert en victime expiatoire.

La 9 Symphonie fit office d'hymne national en Allemagne de l'Est: l'alibi de la liberté confisquée. Kurt Masur en connaît tous les recoins et l'a faite sienne. L'orchestre le suit dans l'ensemble avec conviction – adagio d'une poignante sincérité. Seuls les cuivres chevrotent parfois, le cor solo surtout. Le chef n'a pas son pareil pour négocier le virage de la déréliction à l'utopie triomphante et tenir les chœurs de cette grand-messe profane, ceux de Radio France et la Maîtrise.

Le quatuor de solistes n'est pas moins impressionnant: la soprano américaine Christine Brewer, voix straussienne qui convient aux cris de Beethoven, l'excellente mezzo française Sylvie Brunet, le magnifique ténor américain Donald Litaker et la basse allemande Hans Sotin. Si celui-ci n'a plus les graves vertigineux qui firent les beaux soirs de Bayreuth durant un quart de siècle, nul n'a regretté la défection de son compatriote Gunter von Kannen, tant sa diction est prodigieuse dans la profération de l'utopie qui ouvre l'intervention des voix. Une soirée qui a fait rêver le public.