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LE MONDE November 15, 2003 Musique classique : les fantasmagories nocturnes d'Henri Dutilleux La création parisienne de "Sur le même accord" par l'Orchestre national et Anne-Sophie Mutter. by Marie-Aude Roux Ce n'est pas tous les jours qu'on s'offre une soirée historique au Théâtre des Champs-Elysées, à Paris. L'a-t-on d'ailleurs bien méritée ? Le 28 avril 2002, le nocturne pour violon et orchestre d'Henri Dutilleux, Sur le même accord, avant-dernière pièce à ce jour du compositeur, composée en 2001, était créé au Royal Festival Hall de Londres par sa dédicataire, la violoniste Anne-Sophie Mutter, et l'Orchestre philharmonique de Londres, sous la direction de Kurt Masur. Il aura fallu plus d'un an et demi pour que soit programmée une première française. On aurait tellement aimé que le compositeur soit dans la salle, le voir monter sur scène avec son petit foulard autour du cou et ses vestes bleu Van Gogh, mais il s'est envolé depuis quelques jours aux Etats-Unis pour accompagner les premiers pas de sa dernière-née, Correspondances pour voix et orchestre, portée sur les fonts baptismaux en septembre, à Berlin, par la cantatrice américaine Dawn Upshaw et son commanditaire, l'Orchestre philharmonique de Berlin dirigé par Simon Rattle. Pour l'entendre à Paris, va-t-il falloir attendre cette fois 2006 et les 90 ans du compositeur ? Ce soir, fors l'orchestre, Sur le même accord n'a pas varié d'interprètes : Mutter détient l'exclusivité de l'oeuvre pour quelques mois encore. Quant à Kurt Masur, il avait été largement plébiscité par Dutilleux lors de la création de l'oeuvre à Londres. Même début de programme que dans la capitale du royaume uni avec les deux Romances de Beethoven. Une entrée en matière ? Non pas, tant la sonorité de la violoniste distille un art de la suavité qui annihile toute matérialité. Attaques, coups d'archet, jusqu'au grain de la corde, tout baigne dans une fluidité amniotique, jusqu'au substrat liquoreux d'un pianissimo dans l'aigu joué au talon de l'archet (Deuxième Romance). Entre pudeur sensuelle et coquetterie corsetée, Anne-Sophie Mutter joue un violon singulier, personnel, que l'Orchestre national accompagne avec sobriété et déférence. Passés les préliminaires beethovéniens, Sur le même accord, dans la ligne concertante de Prokofiev, Sibelius et Alban Berg, se fond dans la matrice d'inspiration que constitue la nuit dans l'oeuvre de Dutilleux. En l'occurrence, une succession de nuits qu'unifie un motif générateur de six notes énoncées en pizzicatos au violon solo, ponctué par timbales et contrebasses. Ciel de nuit étoilé sous la voûte orchestrale, foisonnant de comètes et d'astéroïdes, puis nuit élégiaque à la Novalis, où s'exhale le chant du violon poète, et l'écho du violoncelle solo en sourdine, enfin fantasmagorie nocturne peuplée d'étrangeté, traversée du sourd battement de cloches étouffées, avant le froid d'une nuit suspendue s'irisant de couleurs sidérales, pour terminer avec le songe et l'effroi de quelque nuit de sabbat, qu'interrompra le réveil d'un retour au réel et au début pizzicatos du violon solo et coups de timbales. La brièveté de l'oeuvre nous aurait laissés sur notre faim, mais Sur le même accord sera heureusement bissé, amenant une eau nouvelle au moulin de l'écoute, plus impétueuse et plus libre pour ce qui est des interprètes, plus puissante et plus jouissive pour ce qui est de l'auditeur. A l'Orchestre national ensuite, de conduire en quatre mouvements la Cinquième Symphonie de Tchaïkovski de la marche funèbre à la fanfare d'exultation : ce sera chose faite avec une maestria, dont témoigne notamment l'excellente clarinette solo d'Alessandro Carbonare. |


