LE MONDE
April 14, 2002

L'ORCHESTRA NATIONAL DE FRANCE RENCONTRE SON CHEF
By Renaud Machart

PARIS-NEW YORK. Deux fois dans son histoire, l'Orchestre national de France (ONF) aura vécu une rencontre avec des chefs venus de l'Orchestre philharmonique de New York : ce fut Léonard Bernstein, dans les années 1970 ; ce sera, à partir de la rentrée 2002-2003, Kurt Masur, qui aura donné, ce prochain été, ses derniers concerts avec l'orchestre américain dont il est le patron depuis 1991 (Le Monde du 10 avril).

Bernstein pouvait débarquer de l'avion, demander à l'ONF la permission d'aller prendre une douche au début de la répétition, avant de revenir et de se lancer dans l'un de ces numéros de charme dont il avait le secret. Et le charme, allié à l'exigence, pouvait préparer à des concerts mémorables, comme ce programme Ravel de 1975, dominé par un Concerto dirigé du piano par Bemstein, dans un à peu près si artiste qu'il faisait la joie et la raison d'être des musiciens (l'énergie, le risque !) et du public.

Trente ans après, Kurt Masur rencontre « pour de bon » l'orchestre qui va être le sien pour quelques années. L'homme semble austère, sévère mais ne manque pas de charme, de bonhomie ni d'une certaine drôlerie. Pas plus que Bernstein, il ne laissera passer quoi que ce soit à cet orchestre, qui contrairement à la situation du milieu des années 1970, sort d'une période creuse.

Trop longtemps dirigé par Charles Dutoit, directeur musical fantomatique, l'ONF n'a cessé de régresser au fil des années de ce partenariat que certains musiciens de l'orchestre ont fini par qualifier de « non-événement » (Le Monde du 6 décembre 1999). Quelques mois après avoir quitté l'orchestre français, Charles Dutoit voit également sa relation de vingt-cinq années avec l'Orchestre symphonique de Montréal parvenir à un échec cuisant, puisqu'il a dû présenter sa démission, le 11 avril, sous la pression des musiciens, qui lui reprochaient son comportement hautain et insultant.

GOÛT DE JOUER
Ce soir, au Théâtre des Champs Elysées, les musiciens de l'ONF n'ont pas envie de rater le rendezvous. L'envie, l'énergie, l'électricité sont là, évidentes : ces qualités permettent de donner un peu de décence au Concerto nº 1 pour violoncelle de Schnittke, ce dont manque cruellement ce sanibroyeur glouton et débraillé de multiples références (Brahms, Schoenberg, Chostakovitch, Britten, etc.).

De la Symphonie du Nouveau Monde, de Dvorak, les musiciens et leur nouveau chef donnent une lecture fraîche, élancée, classique des trois premiers mouvements. Mais les cuivres, à la reprise de leur choral, dans le « Largo », ne sonnent plus aussi juste, et le dernier accord des cordes n'est pas pur. Le « Finale » s'étiole un peu : quelques « pains » apparaissent (un raté de flûte, une tierce de cor manquante lors du dernier accord) et, surtout, un manque de largeur, de vigueur.

Même dans un bon soir, l'Orchestre national de France révèle ses failles et la distance qui le sépare d'une formation de premier plan. Mais les progrès, certains, ne peuvent que redonner à cet orchestre le goût de jouer et à nous l'envie de le suivre dans la conquête retrouvée d'un devenir musical.