LE FIGARO
April 13, 2002
DE PROFONDIS DU XXe SIÈCLE
Kurt Masur ne pouvait souhaiter plus bel accueil du public et des musiciens de l'Orchestre national dont il sera directeur musical en titre à partir de septembre : c'est d'adoubement qu'il faudrait parler après le concert de jeudi retransmis par France Musiques du Théâtre des Champs-Elysées (1). Différé par la maladie du chef depuis le début de saison, cette arrivée du célèbre Kapellmeister de Leipzig à la tête de la première formation de Radio France a pris une valeur symbolique par son programme même, illustrant les deux superpuissances de la seconde moitié du XXe siècle, feu l'URSS et les Etats-Unis. Le 1er Concerto pour violoncelle de Schnittke pour la première et la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak pour les seconds.
La dédicataire du Concerto, Natalia Gutman, joue Schnittke : c'est le génie à l'état pur qui se glisse dans la frêle enveloppe de cette petite femme modeste et volontaire. Elle porte ce chef-d'œuvre comme personne. Il faut dire qu'elle et Masur sont frères de Schnittke par leur vie passée au pays du goulag : l'œuvre éveille des résonances en eux. Mais en 1985, alors qu'il y travaille, une rupture d'anévrisme plonge te compositeur dans te coma. On le croit perdu pour la musique. Il finira son Concerto après cette double plongée au pays des morts.
Rien d'étonnant dès lors si la pièce reflète de façon poignante le tragique d'un siècle de fer et de sang. Le violoncelle, c'est l'individu broyé par l'histoire et les dictatures de tout poil : l'archet gémit, crie comme un enfant, prie et surnage comme un chant de l'aube. Impavide, recroquevillée sur l'instrument, Natalia Gutman pèse de tout son poids d'humanité sur l'archet et passe cette barrière d'enfer. Avec quelle fougue, elle se lance dans le Scherzo grimaçant avant le long thrène de l'ultime Largo où, aidé d'un amplificateur, son violoncelle franchit le mur des cuivres déchaînés. Soudain, surgit l'orchestre de Boris Godounov avec les joyeuses sonnailles de Saint-Basile : paix sur la terre.
Seconde mi-temps sereine avec Dvorak et ses mélodies populaires slaves d'une rustique simplicité : Masur les décape de tout clinquant et fait briller les solistes de l'orchestre. La partie est gagnée.
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