|
CONTREPOINTS 13 January 2003 All Rise de Wynton Marsalis Aria Florent En création française au Théâtre des Champs-élysées, l'œuvre pour orchestre symphonique, orchestre de jazz et chœur mixte de l'un des musiciens et compositeurs de jazz les plus accomplis et reconnus de toute une génération, le trompettiste américain Wynton Marsalis, a été magistralement interprétée : avec élégance, brio, précision et naturel. Il n'est certes pas possible d'établir une critique différentielle de l'interprétation musicale puisque All Rise nous est rendu public pour la première fois ; l'heure est davantage à la découverte de cette nouvelle œuvre de Wynton Marsalis et à une tentative de compréhension des joyaux cachés dans ses portées, tant d'un point de vue purement musical que d'un point de vue philosophique ou tout du moins idéologique. En tout état de cause il serait injustifié, voire inconvenant de remettre en question cette interprétation puisque ses principaux acteurs sont à l'origine de son éclosion. Qui pouvait mieux diriger cette œuvre que Kurt Masur, qui est à l'essence même de sa composition ? All Rise est en effet une commande du chef d'orchestre allemand, créée en décembre 1999 à l'Avery Fischer Hall de New York pour le New York Philarmonic. Qui pouvait mieux l'interpréter que son compositeur lui-même, allié au Lincoln Center Jazz Orchestra et au Morgan State Choir of Baltimore, deux ensembles remarquables ? Le premier rassemble quinze musiciens parmi les meilleurs solistes de jazz et possède un très vaste répertoire, de Fletcher Henderson à Charles Mingus en passant par Thelonious Monk, Duke Ellington, Count Basie ou Mary Lou Williams. Sans oublier ses collaborations avec de grands orchestres symphoniques d'Amérique du Nord et du Sud, d'Europe, de Chine, du Japon ou encore d'Australie. Le second est l'un des chœurs universitaires les plus prestigieux de tous les Etats-Unis, notamment réputé pour la manière exemplaire dont il préserve l'héritage du spiritual et du gospel et qui inscrit aussi à son répertoire les œuvres classiques. All Rise, dans un tel contexte, est inévitablement placé sous le sceau de la rencontre entre la musique classique et le jazz, ou - plus précisément - placé sous l'hégémonie fusionnelle de ces deux styles musicaux. Il est intéressant de noter à ce sujet que Wynton Marsalis, en 1983 puis 1984, fut le seul artiste à obtenir en même temps les Grammy Awards de jazz et de musique classique. Terrain propice donc à une création riche en référents culturels, où s'entrechoquent de nombreuses traditions et de nombreuses cultures. Depuis une vingtaine d'années maintenant, Marsalis se démarque de ses contemporains et suit sa propre voie en orientant vers d'autres champs sa créativité. Il remonte le cours de l'histoire du jazz dans une quête identitaire de l'expressivité originelle de la musique noire, proche de King Oliver, et dans une réflexion sur la forme qui le conduit à pénétrer l'univers ellingtonien de manière personnelle. Ces recherches rythmiques ne sont d'ailleurs pas si étrangères aux questionnements de contemporains tels que Steve Coleman. Loin de plagier ses prédécesseurs, Marsalis trouve son propre style d'écriture dans l'utilisation, l'appropriation et l'intégration à son langage de styles musicaux antérieurs et variés, dont la plupart restent issus de la culture afro-américaine comme le blues, les spirituals, les gospels songs en passant par le jazz et le jazz New Orleans. Cet éclectisme des genres n'en vise pas moins un désir d'unité et n'a pour but que l'émergence d'une œuvre originale, aussi riche que cohérente. Chemin initiatique à travers l'histoire musicale afro-américaine mais aussi à travers l'histoire de l'Homme, l'œuvre, présentée en douze mouvements, divisible en trois grandes parties, reflète en quelque sorte l'ascension que tout homme connaît au long de sa vie : d'abord la naissance et la connaissance de soi, puis la douleur, le sacrifice et la rédemption et enfin l'accès à la maturité. Cette démarche descriptive démontre à quel point Marsalis ancre sa pensée dans le blues qui témoigne d'une réelle résignation dans le désespoir. Pour Wynton Marsalis, le blues « permet d'ironiser sur le tragique en donnant le courage de continuer ». Rappelons que le blues est né à la fin du 19ème siècle, après l'abolition de l'esclavage, et qu'il avait pour mission d'aider les Noirs américains à surmonter les difficultés de leur vie en traduisant celle-ci en chansons. Moyen de transmission de tradition orale, il nous rapporte l'expression intime et individuelle d'une déprime collective se retrouvant dans le mot même 'blues' dont l'origine serait une vieille expression anglaise 'the blue devils' (les diables bleus) qui s'emparent de l'âme des personnes dépressives. La référence à la philosophie du blues est alors à chercher dans le titre même de l'œuvre, All Rise, littéralement 'Tout s'élève', aisément comparable à l'évocation d'un mode de vie transcendant le moment présent et permettant de l'accepter. Principalement dans son cinquième mouvement, Save us, General hollering and sounds of discomfort, chaos and Angst (Braillement général et gémissements, chaos et angoisse), la longue introduction n'est jouée qu'aux percussions jusqu'à ce passage merveilleux poussé par les 'cris' des trombones - dont l'utilisation très spéciale imite les cris de douleurs humains - : s'y expriment, da façon très sensible, les survivances de l'Afrique dans la musique afro-américaine. Celle-ci est singulièrement caractérisée par les rythmes variés, réminiscence de l'emploi du tambour par les Africains évoquant un moyen de communication, tant par l'émission d'une sorte d'alphabet morse primitif que par la reproduction phonétique de mots entiers. Remarquons d'ailleurs l'importance, peu courante - et qui n'est bien évidemment pas le fruit du hasard compositionnel – qu'accorde le trompettiste au tambourin comme soutien principal à la section rythmique. Autre source de créativité, les emprunts ou les allusions faites à de célèbres gospels tels que Lit'le David, Blow your trumpet, Gabriel mais surtout Go Down, Moses, interprétés avec éclat et transe par l'extraordinaire Morgan State Choir of Baltimore dont l'excellente disposition de part et d'autre de l'orchestre à cordes (hommes, côté violoncelles et femmes, côté violons) a permis de rendre magiques les dialogues vocaux tour à tour chantés par les différents chœurs et par les voix solistes. Les autres influences sont diverses et nombreuses, tout particulièrement celle de la danse, savante ou populaire, qui nourrit l'œuvre tantôt à travers un air de valse (troisième mouvement), tantôt par la synthèse (neuvième mouvement, lors de la renaissance par la joie) de différentes danses latino-américaines - avec notamment le Tango argentin (Milonga) et le Mambo (cubain). Marsalis ose d'ailleurs ici une superposition risquée de rythmes de Mambo, sur lesquels des solos de tango se dessinent, afin de rendre claire une volonté de traduction du couple de danseurs, puisque les longs solos au violon et violoncelle semblent représenter le couple Femme/violon-Homme/violoncelle dans une atmosphère d'extrême sensualité. Ces référents multiples et hétérogènes nous donnent à entendre une œuvre d'une opulence infinie où se mêlent de manière admirable jazz et culture noire, sans oublier le 'classique' à travers les solos de clarinette propre à Georges Gershwin, l'esprit du ragtime de Darius Milhaud et tant d'autres... L'intérêt de cette œuvre naît certes de ce rapport fécond entre classique et jazz , que restitue la confrontation entre l'orchestre à cordes et les musiciens de jazz. Mais il est peut-être encore davantage dans le souhait de valoriser et d'élever les sources du jazz, genre si longtemps dénigré et rejeté par les musiciens classiques et qui, à l'occasion de ce concert, s'est magistralement imposé au public. Pas seulement à la salle d'ailleurs : il était émouvant de voir aussi les musiciens de l'Orchestre National de France se retourner, admiratifs des solos étincelants des jazzmen. Un tel défi était extrêmement risqué mais Wynton Marsalis a su le relever avec virtuosité, en parvenant à créer une unité dans cette œuvre pourtant si complexe. Trompettiste hors norme, il se montre à ce jour compositeur remarquable, doté d'une intelligence musicale sans égale mais aussi d'une humilité et d'une ouverture d'esprit rares à notre époque. Un splendide moment musical assorti d'un message philosophique : Wynton Marsalis nous invite, en musique, « à nous élever en passant d'un monde matérialiste à un monde fraternel, de partage et d'amour ». |


