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LE MONDE September 9, 2003 Kurt Masur, chef d'orchestre éclairé by Marie-Aude Roux Le musicien d'origine est-allemande, qui joua un rôle de premier plan dans les événements de 1989, entend redonner son prestige à l'Orchestre national de Radio France. "Come on, friends ! Let's go up !" Cet appel à la cantonade à l'heure de la cantine au 6e étage de la Maison de Radio France, c'est Kurt Masur - présence attentive et simplicité rude, esprit de convivialité un brin autoritaire. Pour le patron de l'Orchestre national, pas de doute, cela fait naturellement partie de sa mission, au même titre que les répétitions d'orchestre et les heures d'astreinte dans un bureau, qu'il investit quasiment avant tout le monde, et dont il quitte le soir, parfois fort tard, les partitions travaillées à la table. Une manière d'idéal mendelssohnien hérité des vingt-six ans passés à la tête du Gewandhaus de Leipzig. "J'ai grandi, j'ai étudié à Leipzig, où Mendelssohn a été, de 1835 à 1847, le premier chef permanent de l'orchestre du Gewandhaus, où il a fondé le conservatoire de musique. C'était un homme d'art et de terrain, qui entretenait avec ses musiciens une relation vivante, s'occupant autant de la négociation de leur salaire que de leur santé ou de leur famille. Il faisait avec eux beaucoup de musique de chambre, veillait à ce que les étudiants soient initiés par les musiciens de l'orchestre avant d'intégrer la structure. Je suis resté dans cet esprit. J'aime que mes musiciens soient heureux." Plébiscité par les musiciens du National à l'issue d'une répétition difficile, Kurt Masur sait qu'il doit relever le moral des troupes découragées par les années déliquescentes sous la direction de Charles Dutoit. "J'ai été touché par ce désir qui ressemblait à un coup de foudre. A l'époque, je quittais l'Orchestre de New York, mais venais d'être nommé chef principal du London Philharmonic. Paris ne faisait pas partie de mes projets." A Paris, pourtant, ce bâtisseur à la carrure d'Atlas compte relever plus d'un défi. Outre le fait de ramener l'Orchestre national à son niveau de prestige de naguère, Kurt Masur espère jouer un rôle dans la vie musicale française. "J'aimerais que dans cette capitale, qui possède dans tous les autres domaines artistiques une culture incroyable, on soit un jour capable de se doter d'une salle de concerts digne de ce nom. C'est d'autant plus regrettable que Paris a un vrai public. Mais la France préfère l'opéra. Et au sein du secteur professionnel, beaucoup privilégient leur bon usage personnel au détriment de l'intérêt collectif." Réflexes d'homme de l'Est ? Peut-être, qui soulignent nos pesanteurs administratives et bureaucratiques, nos visées casanières et partisanes. Celui qui a mené de front, de 1991 à 1996, deux carrières "schizophrènes" - durant cinq ans chef à Leipzig et à New York -, faisant la navette, comme il dit, "entre -son- orchestre et -son- orchestre", n'a jamais mâché ses mots. Charisme, sens de l'organisation, goût du travail, Kurt Masur possède tout cela, au point parfois d'incommoder. "Quand je suis arrivé à New York, je ne sortais pas du trou du monde pour entrer dans la Ville Lumière. J'avais déjà dirigé plus de 150 concerts à l'étranger. Mais j'avais beaucoup à apprendre du mode de vie et des mentalités américaines, beaucoup à faire aussi dans un pays où règnent à la fois une grande liberté et une réelle impossibilité à identifier clairement les responsabilités politiques. J'ai donc ignoré les "lois", et ça s'est très bien passé. La vérité de la musique, comme la vérité tout court, ne passe pas par la diplomatie." Kurt Masur sait de quoi il parle. Sa notoriété artistique, son ascendant moral, sa participation active aux événements de 1989 dans une Allemagne de l'Est au bord de la guerre civile ont fait de lui l'un des "héros de Leipzig". Figure notable, il a été l'un des artisans de la fameuse manifestation du 9 octobre : un bain de sang programmé, évité de justesse. 70 000 manifestants face aux forces de l'ordre, et pas une vitre cassée. Après que les soldats se seront retirés, la foule massée aux portes du Gewandhaus scandera son nom une bougie à la main. Masur, privilégié du régime de l'ex-RDA, certes. Libre d'aller et de venir, chef d'une formation musicale mondialement réputée. Mais également un humaniste transformant son théâtre en lieu de dialogue, annulant concerts et enregistrements pour présider avec une maestria toute beethovénienne un improbable Nouveau Forum, entre une population exaspérée et des autorités mises à mal. "La réunification de l'Allemagne était devenue une nécessité absolue. Les gens auraient fini par s'entre-tuer. C'est ce que j'ai expliqué à François Mitterrand lors de sa visite à Leipzig le 21 décembre 1989. Il craignait que la Grande Allemagne ne réveille la germanophobie des Français." "IDÉALISME STUPIDE" En cinquante-cinq ans de carrière, la philosophie de Kurt Masur n'a pas varié. Il a gardé ce qu'il appelle avec humour son "idéalisme stupide". Ce fou de musique n'a embrassé la carrière de chef d'orchestre que parce qu'il ne pouvait étreindre celle de pianiste et d'organiste, une maladie génétique déclarée à l'adolescence ayant occasionné des contractures digitales irréversibles. Il deviendra donc chef, comme "un Espagnol pauvre devient toréador". Mais, avant d'apprendre à conduire un orchestre, il lui faudra d'abord conduire un char d'assaut. Enrôlé à 17 ans, à la fin de 1944, dans l'armée hitlérienne, le jeune Masur est l'un des 27 survivants des 130 soldats de sa compagnie. La pupille d'un bleu perçant semble soudain plus pâle, les contours puissants du visage moins nets. On se souvient alors que cet homme puissamment charpenté a subi en novembre 2001 une grave intervention chirurgicale, avec la transplantation d'un rein. Masur évoque, amusé, son arrivée en Israël après l'opération, les musiciens de l'Orchestre philharmonique qui s'attendaient à voir un vieux monsieur très fatigué. Le bruit a couru dès la fin de la répétition : "On lui a greffé les reins d'un lion !" Kurt Masur a un rire d'ogre. "La musique m'a toujours guéri de tout. Déjà enfant. Avec mes surs, nous avions l'habitude de chanter des chansons allemandes avant d'aller nous coucher. J'y puisais un bonheur indicible : je n'étais plus seul, je me sentais bien, j'avais l'impression que le monde était beau. J'aimerais que l'on puisse transmettre ces choses-là aux enfants. C'est une vraie joie qui ne s'est jamais démentie tout au long de ma vie." Une vérité inscrite au fronton du Gewandhaus de Leipzig : "Res severa, verum gaudium" ("C'est une chose sévère que la vraie joie"). |


