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LUXEMBURGER WORT December 8, 2005 Tchaïkovski de main sûre L'Orchestre National de France avec Masur à la direction et Lugansky au piano Marc Heyart Dans la série Grands Orchestres, la Philharmonie vient d'inviter l'Orchestre National de France sous la baguette de Kurt Masur pour une soirée exclusivement consacrée à deux oeuvres majeures de P. I. Tchaïkovski, son fameux premier Concerto pour piano et sa 5e Symphonie. Avec Nikolaï Lugansky (1972) au piano, 2e prix au concours Rachmaninov et Premier prix au concours Tchaïkovski, le concerto était servi par un disciple de la grande tradition des pianistes russes et l'auditeur à la Philharmonie pouvait d'emblée être sûr de vivre un moment fort et authentique. Il faut dire que ceci est déjà presque indispensable actuellement, vu l'énorme popularité de ce concerto joué et rejoué aux grands concours, notamment au concours Reine Elisabeth. Après la fameuse introduction du concerto, le piano dégageait rapidement de magnifiques nuances et sonorités contrastées sous les doigts du virtuose. Lugansky disposait clairement du potentiel en puissance pour équilibrer l'orchestre entier, du moins par rapport à la première moitié de la salle. Son touché fut clair, précis et élégant dans les passages fluides et pianissimo, ainsi que tendre dans les passages lyriques traduisant musicale-ment cette fragilité sous-jacente de l'âme tourmentée du compositeur. Grâce à une expression agogique très personnelle, le pianiste prouva que le choix de ce concerto ne lui servit pas de simple démonstration gratuite de virtuosité, mais qu'il y eut bien de nombreux moments dans la partition à nous faire redécouvrir. Pourtant cette honnêteté musicale se trouva parfois en défaut dans l'un ou l'autre passage périlleux que le pianiste sembla vouloir noyer dans une précipitation sensible. S'agissait-il ici quand même d'une certaine mise en évidence de virtuosité, ou plu-tôt du souhait de s'affranchir rapidement de mesures difficiles, ou peut-être simplement d'une exubérance d'énergie du pianiste? Si ces passages interloquèrent quelque peu, et si sa personnalité forte n'arriva pas toujours à se synchroniser avec celle, non moins forte, du chef d'orchestre, il ne nous en restera pas moins une impression puissante de ces merveilleuses pages. Le public enthousiaste réussit à obtenir en bis une berceuse de Tchaïkovski arrangée pour piano solo par Rachmaninov dans une interprétation somptueuse. Quoi de mieux adapté que la 5e symphonie de Tchaïkovski pour apprécier au maximum l'acoustique de cette nouvelle salle? Les nombreuses ingéniosités d'orchestration, truffant notamment le premier Allegro et la Valse, mises en valeur avec autant de précision que de musicalité par les pupitres solo, nous gâtèrent avec des effets de spatialisation acoustique délicieux sur toute la largeur de la salle, ces mêmes qualités acoustiques différentiant à d'autres endroits, comme l'Andante, la beauté du contrepoint nourri qui n'est pas l'une des moindres vertus de Tchaïkovski. D'une main sûre, d'ailleurs sans baguette, Kurt Masur mena par coeur son orchestre à travers cette lutte interne de Tchaïkovski du sombre début jusqu'à un triomphe final éclatant, dont de nombreuses tournures d'écriture musicale sont pourtant déjà prémonitoires de sa dernière symphonie. Ce n'est que progressivement depuis l'ouverture de la salle que nous en découvrons les magnifiques qualités acoustiques, et ce surtout grâce à des orchestres de pointe comme l'ONF. D'ailleurs le maître lui-même fit un geste de révérence envers la salle en fin de concert. Il y aurait beaucoup à dire encore sur cette interprétation sublime; restreignons-nous à penser que ce fut une version de référence pour les fervents de Tchaïkovski. |


