LE MONDE
December 4, 2004

Chostakovitch héroïque
Pierre Gervasoni

Lors de la saison 1976-1977, alors qu'il avait la responsabilité de l'Orchestre du Gewandhaus, Kurt Masur avait joué avec le feu en programmant à Leipzig les quinze symphonies de Dimitri Chostakovitch (curieusement considéré en Allemagne de l'Est comme un zélateur du Kremlin) ; qui plus est, dans une perspective beethovénienne (crime de lèse-majesté pour les Allemands).

La Cinquième Symphonie du compositeur soviétique faisait alors face à "L'Héroïque" de Beethoven afin de "joindre la culture historique au plaisir musical" selon Johannes Forner, auteur d'une biographie de Kurt Masur (Actes Sud).

Jeudi 2 décembre, au Théâtre des Champs-Elysées, à Paris, la Cinquième de Chostakovitch est programmée avec le Concerto pour violon de Jean Sibelius, avec lequel elle a en commun la tonalité de ré mineur et d'être la plus populaire, dans sa catégorie, des oeuvres composées au XXe siècle. Sergey Khachatryan, 19 ans, fait encore plus enfant-roi que dans le disque (Naïve) où il joue magistralement cette partition terrible pour le soliste.

Capable de pianissimos exquis, l'Orchestre national de France lui donne une réplique parfaite. Après l'entracte, Kurt Masur dirige – sans partition – la symphonie de Chostakovitch que la Pravda saluait en 1937 comme "la réponse constructive d'un artiste soviétique à de justes critiques".

Le directeur musical du National a l'intensité d'un Evgueni Mravinski (créateur de l'oeuvre avec le Philharmonique de Leningrad) et la sérénité d'un Kurt Sanderling (Allemand émigré dans les années 1930 à Leningrad où il dirigea au côté du premier). Masur évite la grandiloquence feinte du premier comme la noblesse désincarnée du second, se situant dans une voie médiane qu'on pensait impossible pour ce monument d'extrémisme. A moins de tenir "Chosta" pour un héros.