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REPERTOIRE April 2002 BIENVENUE À PARIS, MR. MASUR Nous y voilà Vous avez appris la disparition du grand chef allemand Günter Wand. Le connaissiez-vous bien Oh oui Qu'a-t-il apporté à l'art de la direction d'orchestre C'était un homme hors du commun, d'une certaine manière il était inclassable. Un homme rare et d'une immense bonté. Je l'ai connu quand j'étais à Leipzig. Il était venu diriger à l'Opéra un Chevalier à la rosé absolument incroyable. Sa carrière a débuté tard, il devait avoir plus de quarante ans. Il dirigeait alors l'orchestre Gürzenich de Cologne. J'étais étonné de ne pas le voir à la tête d'un orchestre plus prestigieux. Il m'avait alors répondu avec une pointe d'ironie En voulait-il à certains chefs allemands qui connaissaient alors une plus grande notoriété que lui Je ne le crois pas. En tout cas, il n'en parlait jamais, y compris de Karajan dont le succès rejetait dans l'ombre de nombreux chefs tout aussi brillants Venons-en à votre propre carrière. En septembre prochain, vous quitterez la direction de l'Orchestre philharmonique de New York pour rejoindre l'Orchestre national de France. Quel bilan tirez-vous de vos onze années passées à New York Le même qu'avec n'importe quel orchestre que je quitte. Un bilan qui se résume ainsi Vous comptez agir de même avec le National Bien sûr. Je suis fasciné par l'esprit musical que véhicule cet orchestre. Il n'empêche, je ne tiens pas à rester sur des acquis. Nous avons eu l'occasion de répéter ensemble la 13e Symphonie « Pourquoi avez-vous choisi Paris Depuis que j'ai quitté Leipzig, je n'y suis plus retourné et je n'en ai d'ailleurs pas envie. Certes, le Philharmonique de New York est peut-être le plus grand orchestre que j'aurai jamais dirigé. Je souhaite à présent vivre une toute autre expérience musicale. Mon but, à Paris, est de poursuivre l'uvre commencée à New York. Mais connaissiez-vous suffisamment bien cet orchestre pour vous décider à le diriger Je le connais de réputation depuis longtemps, et j'ai eu l'occasion de le diriger ces deux dernières saisons. Ce que j'apprécie, c'est son esprit musical qui n'est pas le fruit d'une discipline militaire mais plutôt d'une discipline créatrice. Cela m'intéresse beaucoup. Je l'ai un jour entendu dans une Quatrième de Brahms. Une fois de plus, on croit que seuls les Allemands sont capables d'interpréter les compositeurs allemands. Ce soir-là, j'ai eu la preuve évidente du contraire. D'après vous, cet orchestre incarne-t-il la tradition d'un son typiquement français A vrai dire, non D'où cela vient-il D'une idée reçue, bien ancrée dans la tête des musiciens et du public, qui consiste à décréter que les Allemands sont seuls capables de jouer Beethoven ou Brahms, les Russes, Prokofiev ou Chostakovitch, et les Français, La Mer de Debussy. Un bon orchestre, c'est celui qui est capable de jouer des uvres extrêmement variées, dans les styles les plus divers qui soient. New York y est parvenu. Paris en est également capable. J'y ai par exemple dirigé les trois dernières symphonies de Mozart. Eh bien, c'était vraiment parfait. La tâche du chef est de viser en premier lieu la flexibilité stylistique. Pour parvenir à réaliser cette exigence, il vous faudra, j'imagine, imposer votre point de vue. En aurez-vous les moyens C'est mon rôle de directeur artistique, et je compte bien l'assumer. Mon principe est le suivant Comment avez-vous conçu la programmation de la saison 2002-2003 C'est un énorme chantier auquel je me suis attelé depuis longtemps. Il a bien sûr fallu négocier certains points avec Radio France. Je ne tenais pas, par exemple, à monter un Ring. En revanche, je me suis posé la question des capacités musicales de l'orchestre. De quoi a-t-il besoin Quelle priorité vous donnez-vous pour faire évoluer l'orchestre? J'ai remarqué un point commun entre New York et l'Orchestre national de France. Dans ces deux orchestres, les musiciens sont tous parfaits quand ils jouent en soliste, mais dès qu'il s'agit de les mettre ensemble, des problèmes de cohésion sonore apparaissent très vite. J'ai bien l'intention d'y remédier en approfondissant le travail des pupitres. Vous allez jouer le grand répertoire symphonique Bien sûr Pensez-vous que les musiciens français pénètrent facilement la culture musicale allemande Il est de mon devoir de les y faire entrer Et la musique contemporaine J'y accorde bien sûr une grande importance. Là aussi, il faut être audacieux, quitte à bousculer les musiciens mais aussi et surtout le public. A New York, ce fut un travail laborieux mais je suis assez content des résultats obtenus. De ce point de vue, Paris sera plus malléable. Comment allez-vous gérer votre travail entre le Philharmonique de Londres et le National Cela ne présente pas de difficulté majeure. À Londres, je ne suis que chef principal. J'y serai beaucoup moins souvent présent qu'à Paris où je suis nommé directeur musical. Avez-vous mis des conditions pour votre venue à Paris, où vous aurez également à vous situer face à Chung Je ne veux pas perdre de l'énergie pour rien. Ça ne m'intéresse pas. Je connais bien Chung, il est très « Vous aimez la musique russe et vous l'avez souvent programmée à la tête du Philharmonique de New York. Avez-vous l'intention de poursuivre sur cette voie à Paris Oui, et pour une raison très simple Êtes-vous prêt à programmer une année un cycle Chostakovitch Pourquoi pas Et Messiaen? Je l'ai peu joué à New York alors que sa musique m'intéresse beaucoup. Zubin Mehta a dirigé ici une très belle Turangalîla-Symphonie. Je me sens davantage prêt à diriger cette uvre monumentale à Paris qu'à New York. Vous avez évoqué la personnalité de Günter Wand. Qui, aujourd'hui, dans la nouvelle génération des chefs allemands, incarne le mieux la tradition allemande de la direction d'orchestre Peu de monde Vous avez enregistré de nombreux disques chez Teldec. Que pensez-vous de la fermeture des bureaux européens du label Je crois, plus globalement, que les labels discographiques n'ont plus d'avenir. En tout cas, la manière dont ils conçoivent leur travail les condamne à brève échéance ou à fermer boutique ou à évoluer radicalement. À New York, chaque concert est enregistré par notre propre équipe d'ingénieurs du son, qui sont aussi intelligents et compétents que les techniciens des labels. New York a publié cinq coffrets de concerts. L'avenir appartient aux orchestres qui produisent leurs propres enregistrements. Je souhaite agir dans cet esprit à l'avenir. Dans le dernier coffret du Philharmonique de New York, qui vous est consacré, il y a un somptueux enregistrement du 2e Concerto pour piano de Chostakovitch, interprété par la jeune pianiste chinoise Helen Huang. Absolument Vous avez eu plus d'une fois l'occasion de diriger de très jeunes artistes et même de les lancer dans leur carrière internationale grâce à des enregistrements salués unanimement par toute la critique. Comment faites-vous pour dénicher et mettre en voleur tant de jeunes talents Je ne sais pas Et Hélène Grimaud Elle a une très forte personnalité, à la fois fragile et robuste, et en ce sens, elle est fascinante. C'est une musicienne très intelligente qui s'engage totalement et peut-être sans retenue dans la partition. Je pense à son interprétation du 4e Concerto de Beethoven. Ce qu'elle fait est beau mais je n'oublierai jamais l'une de mes plus grandes expériences musicales dans cette même uvre avec Claudio Arrau. C'était il y a très longtemps déjà. L'orchestre n'était pas très bon, les musiciens pensaient tout connaître de la partition. Dès que le pianiste a fait son entrée, il y a eu comme un choc électrique. Il n'y avait plus de notes, il y avait la poésie à l'état pur. C'est cette subtilité musicale que je recherche dans la musique et que j'attends des jeunes interprètes. À vous entendre, ce que vous recherchez dans la musique à travers le jeu des interprètes, n'est-ce pas un certain esprit d'enfance Je ne me suis pas posé la question de cette manière, mais il est sûr que la musique, pour moi, est intrinsèquement liée à l'idée de l'innocence, de l'enfance heureuse. C'est vrai, j'aime chez les jeunes artistes ce goût de l'audace sans préjugé, de la joie pure qui s'exprime par-delà les notes. Il y a des jeunes interprètes qui aujourd'hui, sont en train de démarrer une carrière fulgurante. Je les ai dirigés, j'ai écouté, avec beaucoup de prudence je dois le préciser, leur disque, mais en fin de compte, je suis déçu car ils n'ont pas vingt ans et déjà ils se comportent comme des adultes qui tiennent un discours bien construit, trop bien d'ailleurs. Ils ont déjà oublié, me semble-t-il, qu'ils ont été enfants. Trop de perfection tue l'enfance. Un jeu trop propre m'effraie. A l'inverse, ceux qui ont su garder intacte cette jeunesse d'esprit poursuivent une carrière heureuse. Je pense à Anne-Sophie Mutter. Toute jeune, elle fut épaulée par Karajan qui s'est conduit avec elle comme un père. Elle a grandi, elle a approfondi et mûri son style. Aujourd'hui, elle reste une immense violoniste qui surprend par son audace et sa sensibilité. La vérité musicale appartiendrait aux enfants Les musiciens, quel que soit leur âge, ont à garder intact et pur l'esprit d'enfance. J'ai dirigé Helen Huang quand elle avait onze ans, dans un concerto de Mozart. Tout n'était pas encore approfondi dans sa lecture, mais il y avait déjà un parfum de naïveté qui en disait bien plus long sur Mozart que tous les discours. L'enfant jouait ce qu'elle ressentait de tout son être, en ce sens, elle touchait à une vérité musicale absolument bouleversante. Éprouvez-vous pareille émotion quand vous écoutez des enregistrements, même anciens Pas souvent, mais il suffit d'avoir été happé un jour par une interprétation géniale pour ne plus être le même homme. Cette expérience, je l'ai vécu avec la Neuvième de Mahler de Bruno Walter. Pour moi, il n'y a pas plus bel hymne dédié à la musique que cet enregistrement. Contrairement à ce que tous les autres chefs ont accompli dans cette uvre, Walter chante la mort comme s'il s'agissait de la plus belle chose qui nous soit donnée. Il n'y a rien de morbide. Au contraire, cette mort ne fait qu'accentuer ce que nous avons de plus précieux au monde, la joie pure de la vie. |


